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Samedi, 29 Novembre 2014

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Vers le centenaire

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La situation de crise généralisée qui caractérise l’Afrique noire à l’aube du troisième millénaire a ressuscité, dans certains esprits, le vieux mythe de la malédiction de Cham et son interprétation erronée appliquée aux Noirs. Beaucoup vivent cette situation de crise comme une fatalité. Au lieu de reprendre l’initiative historique, ils se résignent ; au lieu de se battre, ils baissent les bras ou plutôt ils ne lèvent les bras que vers le ciel pour conjurer le sort. L’incapacité des dirigeants africains à inventer des solutions efficaces à la crise semble nourrir cette idée de la malédiction des Noirs et confirmer la thèse qui veut que l’Afrique incarne le malheur et la misère. Un néologisme a même vu le jour, "l’afro-pessimisme", terme qui voudrait faire croire que l’Afrique est dans une impasse totale, et qu’à l’horizon il n’y a aucun espoir. L’Afrique noire est-elle vraiment maudite ? La malédiction prononcée par Noé en Genèse 9,25 s’applique-t-elle aux Noirs ? Que dit exactement ce texte ? Quelle valeur scientifique accorder aux tables de peuplement de la terre contenues dans la Bible?

1. Une lecture erronée d’un vieux texte

Il est vrai qu’au cours de l’histoire, on s’est abondamment servi du texte biblique de la malédiction proférée par Noé à l’endroit d’un de ses descendants pour justifier l’exploitation et la violence exercée contre les Noirs : esclavage, traite négrière, colonisation, racisme. Cette utilisation tendancieuse de la Bible a non seulement affaibli l’Afrique noire amputée des meilleurs de ses fils, mais elle a aussi semé un doute immense dans les esprits des Noirs eux-mêmes, sur leurs capacités internes à se développer.

2. Que dit le texte de Genèse 9,18-26 ?

En Genèse 9,18, on nous présente les 3 fils de Noé qui, avec lui, furent sauvés du déluge : il s’agit de Sem, Cham et Japhet. On précise d’emblée – et c’est important pour la suite du récit – que Cham est le père de Canaan. Un jour, Noé, après avoir bu du vin, s’enivra et s’étendit nu sous sa tente. Cham, qui fut le premier à le voir dans cet état, s’en fut raconter la chose à ses frères. Ces derniers, marchant à reculons pour ne pas voir la nudité de leur père, vinrent le couvrir d’un manteau. Remis de son état d’ébriété, Noé apprit ce qui s’était passé et maudit Canaan, un des fils de Cham : «Maudit soit Canaan; qu’il soit le dernier des esclaves de ses frères» (Gn 9,25). En revanche, il bénit ses deux autres fils, Sem et Japhet : «Béni soit le Seigneur de Sem, et que Canaan soit son esclave ! Que Dieu donne de l’espace à Japhet ; que celui-ci habite les tentes de Sem et que Canaan soit son esclave» (Gn 9,26-27).
On peut, à ce stade, faire l’observation suivante : seul Canaan, un des fils de Cham, est maudit, et non pas son père qui a commis la faute. Une telle transposition peut se comprendre dans la mentalité de l’Ancien Testament où certains textes présentent une théorie qui va d’ailleurs évoluer (cf. Dt 24,16 ; Jr 31,29-30 ; Ez 14, 12-20 ; 18,10-20), et qui soutient que la faute des pères retombe sur les fils et les descendants (Ex 34,7; Dt 5,9). Mais ce qui étonne ici, c’est que les autres fils de Cham ne sont pas maudits. C’est pourquoi, on interprète "la malédiction de Canaan" comme une légitimation du fait qu’Israël s’était emparé des terres des Cananéens. Une telle interprétation nous semble fondée, dans la mesure où les mythes d’un peuple tentent parfois d’expliquer l’ordre existant en terme de discours historique et de le justifier par référence à une base morale ou métaphysique. Il serait ici question d’un mythe de légitimation. Et au lieu de parler de la "malédiction de Cham", il faudrait parler plutôt de la "malédiction de Canaan".
Plus loin, le texte nous présente les 4 fils de Cham: Kush, Miçrayim, Put et Canaan (Gn 10,6). Kush évoque l’Ethiopie, Miçrayim c’est le nom de l’Egypte, tandis que Put est parfois rattaché à la Lybie. Par contre, Canaan, le fils maudit, correspond à la région côtière entre la Palestine et la Phénicie. En aucun cas, Canaan ne peut être rattaché aux populations noires d’Afrique.
D’après la Bible, les descendants de Cham peuplèrent les régions du Sud, et certains textes bibliques considèrent l’Egypte comme "le pays de Cham" (Ps 105, 23.27). N’est-il pas vrai que les Egyptiens appelaient leur pays "Kémit", ce qui veut dire "noir", soit à cause du limon noir du Nil, soit, pensent certains savants, à cause de la population qui était noire? Toujours est-il que selon le récit biblique, c’est un seul des fils de Cham qui a été maudit par Noé, et ce fils n’a aucun rapport avec les Noirs. Il suffit de voir la généalogie de Canaan donnée en Genèse 10,15-19. On y trouve mentionnés pêle-mêle Sidon, les Jébuséens, les Amorites, les Girgashites, les Hivvites, etc, tous des peuples que la tradition biblique présente comme ceux qu’Israël a chassés de leurs terres pour les occuper. De toutes les façons, ces tables généalogiques n’ont pas une valeur scientifique sur laquelle fonder le peuplement de la terre. Ce n’est qu’une représentation qu’un peuple de l’Antiquité se faisait du peuplement de la terre, à partir de son expérience fort limitée. Une lecture attentive de Genèse 10 révèle d’ailleurs que cette présentation défie tous les plans géographiques, et même ethniques. On voit également que la Bible ne connaît guère l’Inde et les pays d’Extrême-Orient.

3. La présence des Noirs dans la Bible

Par contre, la Bible ne développe pas une image négative des Noirs. Loin s’en faut. Moïse lui-même épousa une femme kushite (éthiopienne), donc noire. Lorsque son frère Aaron et sa sœur Myriam le critiquèrent pour cet acte, Dieu les désapprouva en frappant Myriam de la lèpre (Nb 12,1-10).
Que les Kushites soient noirs, cela ressort clairement de cette interrogation qu’on lit en Jérémie 13,23 : «Un Kushite peut-il changer sa peau et un léopard ses tâches»? Or le peuple kushite apparaît, à travers l’Ancien Testament, comme un peuple puissant (2 Ch 12,2-4; 2 R 19,9; Na 3,8-10). Le prophète Jérémie fut sauvé par Ebed-Melek, un Kushite au service du roi Sédécias de Juda, alors que des comploteurs malveillants l’avaient jeté dans une citerne (Jr 38,7-13). Cela valut à Ebed-Melek un oracle de salut significatif (Jr 39,15-18). Le Nouveau Testament lui-même rapporte la conversion et le baptême d’un eunuque éthiopien par Philippe (Ac 8,26-40).
On voit par ces exemples tirés entre mille comment la grâce de Dieu n’exclut aucun peuple de la terre, et comment le salut est ouvert à tous. Ces textes, présents déjà dans l’Ancien Testament, et qui mentionnent les pays africains associés à la louange de Dieu invitent les Africains d’aujourd’hui à ne pas tomber dans l’interprétation erronée de la malédiction de Canaan. Le prophète Sophonie annonce avec sérénité : «De l’autre rive des fleuves d’Ethiopie, mes suppliants m’apporteront mon offrande» (So 3,10). Et le Cantique des Cantiques, dans son style propre, fait s’écrier la Bien-aimée: «Je suis noire et belle, filles de Jérusalem ... Ne prenez pas garde à mon teint basané : c’est le soleil qui m’a brûlée». Là, aucune interprétation fataliste ou négative de la couleur de la peau, ni de la condition sociale.

4. Conclusion

Résumons-nous. La légende de la race noire maudite depuis Noé n’a aucun fondement biblique. Elle s’est développée au cours de l’histoire, relayée par ceux qui voulaient ainsi justifier leur violence à l’égard d’un peuple différent. Cette légende a malheureusement affecté les Noirs eux-mêmes qui, parfois, se mettent à lire leurs échecs et leurs défaites historiques à travers ces lunettes. On ne réécrit pas l’histoire, on peut seulement prendre conscience des erreurs passées, pour repartir d’un bon pied. D’ailleurs aucun peuple de la terre n’est maudit ni condamné d’avance par Dieu. Pas plus Cham que Canaan. Chaque individu est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, nous dit le même livre de la Genèse (Gn 1,26). Si tel est le cas, et si en outre le Christ est réellement mort pour tous, aucun peuple, aucun individu n’a pour destin de rester cloué au sol.